Théophile Gauthier

Voyage d'exploration sur la Meuse par le chaland "La Beauté"

Théophile Gauthier, vers 1868

Est-il bien nécessaire, pour qu’un voyage offre de l’intérêt, qu’il ait lieu dans des contrées lointaines, à demi fabuleuses, presque inaccessibles, où l’on ne va guère et d’où l’on ne revient pas souvent ? Notre idée n’est pas de déprécier les navigations sur l’Amour, le Nil bleu ou blanc, la rivière des Amazones ou le Macquarie ; mais une simple promenade sur la Meuse, de Charleville à Givet ou à Namur, ne manque pas non plus de charme, et il est peu de touristes qui la fassent. Cet été, nous nous sommes passé cette fantaisie, et nous y avons pris autant de plaisir qu’à descendre de Tver à Nijni-Novgorod par la Volga. […]

 

Les ruines de Château-Thierry

Le château de Freyr

Anseremme

 

Non loin de Givet, on rencontre la frontière belge délimitée par un mince ruisselet. Le fleuve, sans se soucier des divisions géographiques, continue à couler entre des rives dont la droite est plus particulièrement escarpée et pittoresque. D’énormes rochers de formes tourmentées et bizarres dressent leurs cimes, tantôt dénudées, tantôt chevelues, avec des froncements et des rictus farouches. De larges crevasses, d’où les pluies ont emporté les terres désagrégées, sillonnent parfois, du sommet à la base, les rocs formidables et les isolent comme les tours et les remparts d’une forteresse démantelée. Il y a là de belles études à faire pour les peintres, et nous sommes étonnés que l’art n’ait pas mis à profit plus souvent ces superbes modèles qui tiennent si bien la pose et ne se font pas payer leurs séances.

Aux endroits moins abrupts, la végétation verdoie et les arbres se groupent par masses ou s’étendent en rideau. D’élégantes habitations, des maisons de plaisance, des châteaux s’élèvent sur le bord du fleuve, et, parmi eux, se fait remarquer la résidence princière de M. le comte de Beaufort.
En suivant les méandres du courant, on arrive bientôt en face de la Roche-à-Bayard, une énorme aiguille de rocher, dont le pied trempe dans l’eau et dont la cime est surmontée d’une girouette dorée, sans qu’on puisse trop comprendre comment on a pu l’aller planter là. […]